Pourquoi ? Est-ce que ces produits seraient moins dangereux ?
La réponse courte : ce n'est pas une question de risque, c'est une question de droit.
1. La statistique CFD existe parce qu'un texte l'impose. Point.
Ce fameux pourcentage n'est pas une initiative de transparence spontanée des courtiers. Il découle de la décision d'intervention de l'ESMA de 2018, prise au titre de l'article 40 du règlement MiFIR, dans le même paquet que le plafonnement des leviers, la protection contre le solde négatif, la clôture à 50 % de la marge et l'interdiction des bonus de dépôt.
Ce paquet visait deux choses, et deux seulement : les CFD et les options binaires. Les options binaires ont été interdites. Les CFD ont été encadrés et assortis de l'avertissement chiffré.
Tout le reste — turbos, warrants, certificats, futures, options listées — était hors périmètre. Pas d'obligation, donc pas de chiffre. Il n'y a pas de mystère : personne ne publie spontanément un chiffre qui dit que 8 clients sur 10 perdent de l'argent chez lui.
2. Pourquoi l'ESMA a exclu les turbos du périmètre
Elle s'en est expliquée à l'époque, et les arguments sont juridiquement solides :
- Un turbo est une valeur mobilière au sens de MiFID, pas un contrat de gré à gré. Vous achetez un titre coté avec un ISIN.
- Il n'y a pas de passif conditionnel : une fois le produit acheté, vous ne pouvez pas devoir d'argent supplémentaire. Donc ni protection contre solde négatif ni appel de marge à encadrer.
- Il est coté sur un marché réglementé ou un MTF (Euronext Paris pour la plupart), ce qui apporte déjà des obligations de transparence.
Notez la logique : le régulateur a raisonné sur le risque de dette, pas sur la probabilité de perte. Or ce sont deux choses complètement différentes. Ne pas pouvoir perdre plus que sa mise ne dit strictement rien sur la fréquence à laquelle on perd sa mise.
3. La vraie raison, structurelle : personne ne détient les deux bouts de la chaîne
C'est selon moi l'explication la plus importante, et on en parle rarement.
Chez un broker CFD, le même acteur est à la fois fabricant du produit, teneur de compte et souvent contrepartie de votre position. Il connaît chaque ordre, chaque frais, chaque résultat, sur un compte dédié à cette activité. Calculer « combien de mes clients sont perdants » lui prend une requête SQL. Le régulateur savait exactement chez qui aller chercher la donnée.
Sur un produit de bourse, la chaîne est coupée en deux :
- L'émetteur (Société Générale, BNP Paribas, Vontobel...) fabrique le turbo, le cote et en assure la liquidité — mais il vend au marché et ne sait pas qui est derrière l'ordre.
- Le courtier (Bourse Direct, BoursoBank, Saxo, IBKR...) sait qui achète, mais il n'est pas le fabricant du produit, et ce turbo est noyé dans un compte-titres qui contient aussi des actions, des ETF et des OPCVM.
Ajoutez que le public retail français sur les futures et options Euronext/Eurex est numériquement petit et historiquement considéré comme « averti » : il n'a jamais généré la vague de plaintes qui avait déclenché l'étude AMF de 2014 et l'intervention ESMA.
4. Ce qui tient lieu de substitut, et pourquoi ça ne suffit pas
Pour les turbos et warrants, le régulateur considère que le DIC (Document d'Informations Clés, régime PRIIPs) fait le travail : indicateur de risque de 1 à 7, scénarios de performance, coûts.
Sauf que c'est un document ex ante et théorique, produit par l'émetteur, avec des scénarios calculés sur des hypothèses. Ce n'est pas une mesure ex post de ce que les clients réels ont réellement gagné ou perdu. Comparer un DIC à la statistique CFD, c'est comparer une notice de médicament à une étude épidémiologique.
5. Et surtout : l'absence de statistique n'est pas une bonne statistique
C'est le piège de raisonnement à éviter absolument. « Il n'y a pas de chiffre alarmant sur les turbos » ne veut pas dire « les turbos ça marche mieux ». Ça veut dire qu'on n'a pas mesuré.
Et quand un régulateur prend la peine de mesurer sur des produits listés, le résultat n'est pas plus flatteur. L'exemple le plus documenté au monde est indien : le SEBI publie depuis 2023 des études sur les particuliers en futures et options actions, avec des données au niveau client.
- Sur FY22-FY24 : environ 93 % des particuliers perdants, pour un cumul de pertes supérieur à 1,8 lakh crore de roupies.
- Sur trois ans, seuls ~7 % des particuliers dégagent un profit, et environ 1 % un profit significatif après frais.
- Dernière édition, sur l'exercice 2025-2026 : encore 87,7 % de perdants, perte moyenne en hausse, les options représentant environ 92 % des pertes totales et les frais de transaction pesant à eux seuls 25 000 crore.
- Le point le plus intéressant : le taux de perte atteint 93 % chez ceux qui n'ont aucun portefeuille actions à côté, contre 58 % chez les plus gros patrimoines. Le problème n'est donc pas seulement le produit — c'est l'inadéquation entre les ressources et l'intensité du trading.
Autrement dit, ce n'est pas l'enveloppe juridique qui détermine le résultat. C'est le levier, la fréquence et les frais.
6. Ce qu'on aimerait vraiment savoir
Sur les turbos en particulier, les chiffres qui manquent sont assez évidents :
- Quel pourcentage de turbos émis finit désactivé sur barrière ?
- Quelle est la durée de vie moyenne d'une position turbo chez un particulier ?
- Quel est le résultat net moyen par client sur cette poche, frais et spreads inclus ?
Dernier signe que le sujet bouge : en février 2026, l'ESMA a rappelé aux entreprises leurs obligations au titre des mesures d'intervention CFD, face à la multiplication d'offres de dérivés à levier de type « perpetual futures », notamment sur crypto. La question du périmètre est donc loin d'être close.
Pour lancer le débat
Faudrait-il étendre l'affichage obligatoire du taux de clients perdants à tous les produits à levier destinés aux particuliers, quelle que soit leur forme juridique ? Techniquement, ce serait au courtier de le produire, pas à l'émetteur.
Et si vous avez des données, même partielles, sur les taux de désactivation des turbos ou sur les résultats réels des particuliers en options sur Euronext, je suis preneur : je n'ai rien trouvé de public côté français.

