Je l'ai gardée en tête longtemps parce qu'elle est à la fois excessive et difficile à contredire. Je vous propose qu'on la prenne au sérieux, chiffres à l'appui, puis qu'on regarde ce qu'elle a d'injuste.
1. Ce que disent les chiffres
L'AMF a publié en 2014 une étude sur les résultats réels des particuliers en CFD/Forex chez des intermédiaires parfaitement légaux (donc hors escroqueries) : environ 15 000 clients, 4 ans d'observation.
- Plus de 89 % de clients perdants sur la période.
- Une espérance de perte moyenne de -10 900 € par client.
- Un résultat cumulé de -161 millions d'euros.
- Et surtout : plus le client trade, plus il perd. Ceux ayant passé plus de 250 ordres affichaient une perte moyenne d'environ 18 700 €.
2. Pourquoi le piège fonctionne (et ce n'est pas une question d'intelligence)
Le levier ne change pas votre espérance de gain. Il multiplie la variance. C'est tout. Et cette dissymétrie a des conséquences très concrètes :
- Les frais se calculent sur le notionnel, pas sur votre marge. Avec un levier 20, un spread de 0,05 % à l'aller-retour vous coûte 1 % de votre capital. Faites ça trois fois par jour et vous comprenez pourquoi la performance moyenne est ce qu'elle est.
- Le financement overnight ronge les positions tenues. Le produit est conçu pour de l'intraday, mais l'usage réel du particulier, c'est de garder la position perdante en espérant qu'elle revienne.
- Le stop out à 50 % de la marge vous sort au pire moment, sur un pic de volatilité, souvent juste avant que le marché se retourne.
- L'asymétrie mathématique est impitoyable : après -50 %, il faut faire +100 % pour revenir à l'équilibre. Après -80 %, il faut faire +400 %.
- Les petits comptes sont les plus exposés. Moins on a de capital, plus on est tenté d'utiliser un levier élevé pour que le gain « vaille le coup ». Autrement dit : ceux qui peuvent le moins se le permettre sont ceux qui prennent le plus de risque.
3. Là où la formule est injuste
Le levier en soi est un outil neutre. Un future CAC ou un CFD utilisé à un levier 1 ou 2, pour couvrir un portefeuille ou pour s'exposer sans immobiliser tout son cash, c'est parfaitement rationnel. Le problème n'est pas l'instrument, c'est la posologie — et le fait que les réglages par défaut soient calibrés sur le chiffre d'affaires du courtier, pas sur votre longévité.
Il faut aussi reconnaître que le cadre a changé. Depuis 2018, l'ESMA (relayée par l'AMF, mesures rendues permanentes) impose : des leviers plafonnés de 30:1 à 2:1 selon le sous-jacent, la protection contre le solde négatif (vous ne pouvez plus vous retrouver endetté envers votre courtier), la clôture automatique à 50 % de la marge, l'interdiction des bonus de dépôt et l'affichage obligatoire du taux de comptes perdants. Les options binaires, elles, sont purement et simplement interdites.
Ce n'est pas rien. Le franc suisse de 2015 ne pourrait plus ruiner un particulier au-delà de son dépôt.
Et attention : les produits « à levier » ne se limitent pas aux CFD. Les turbos ont leur barrière désactivante, et les ETF à levier souffrent du beta slippage — sur un marché volatil sans tendance, un ETF x3 peut perdre de l'argent alors même que l'indice sous-jacent est inchangé. Le piège prend des formes variées.
4. Le test honnête, à faire ce soir
- Calculez votre levier réel : exposition notionnelle totale ÷ capital du compte. Pas le levier maximum autorisé par le broker : celui que vous utilisez vraiment.
- Si vous êtes au-delà de 3 ou 5 sur un indice, vous ne faites pas de la gestion, vous faites un pari.
- Additionnez sur 12 mois : spreads + commissions + frais de financement. Comparez ce total à votre capital de départ.
- Posez-vous la question : est-ce que la version sans levier de cette stratégie serait rentable ? Si la réponse est non, le levier ne la sauvera pas, il accélérera juste la sanction.
Je ne reprendrai pas la formule à mon compte telle quelle : elle est méprisante pour les gens qui perdent, alors que le problème est structurel avant d'être individuel. Mais je garderais volontiers sa version corrigée :
Et vous ? Quel est votre levier moyen réel sur vos positions ? Ceux qui utilisent des CFD ou des turbos depuis plusieurs années, votre résultat cumulé, frais compris, il ressemble à quoi ?Un produit à levier n'est pas dangereux parce qu'il est compliqué. Il est dangereux parce qu'il est facile.

