Qui sont les gérants de hedge funds ? Profils, parcours, et pourquoi le talent ne suffit pas

Modérateur : Administrateurs

Message
Auteur
JosephTot

Qui sont les gérants de hedge funds ? Profils, parcours, et pourquoi le talent ne suffit pas

#1 Message par JosephTot »

Quand on pense aux gérants de hedge funds, on imagine souvent des génies des mathématiques sortis des meilleures universités, ou des héritiers qui ont démarré avec la fortune familiale. La réalité est plus nuancée. Il existe plusieurs profils types, et surtout, la compétence pure n'est qu'une condition parmi d'autres pour pouvoir gérer l'argent des autres. Petit tour d'horizon.

1. Quelques parcours célèbres : une grande diversité
  • Jim Simons (Renaissance Technologies) : mathématicien de très haut niveau, professeur d'université et ancien cryptographe, il a fondé le fonds le plus performant de l'histoire en recrutant des scientifiques plutôt que des financiers.
  • George Soros : réfugié hongrois arrivé à Londres sans fortune, il a étudié à la London School of Economics tout en enchaînant les petits emplois, avant de devenir l'un des plus célèbres gérants macro.
  • Ray Dalio (Bridgewater) : issu d'une famille de classe moyenne de Long Island, il a fondé ce qui allait devenir le plus grand hedge fund du monde depuis son appartement, après un MBA à Harvard.
  • Ken Griffin (Citadel) : il a commencé à trader des obligations convertibles depuis sa chambre d'étudiant à Harvard, avec de l'argent confié par sa famille et ses proches, avant de convaincre un premier investisseur professionnel.
  • Paul Tudor Jones : il a appris le métier sur le marché du coton, comme apprenti auprès d'un trader expérimenté.
  • Israel Englander (Millennium) : fils d'immigrés, il a fait ses armes comme trader sur le parquet de la bourse avant de fonder ce qui est devenu l'une des plus grandes plateformes multi-gérants.
  • Michael Burry : médecin de formation, il s'est fait remarquer grâce à ses analyses publiées sur Internet, ce qui lui a valu son premier financement.
  • Jean-Philippe Bouchaud (CFM) : physicien théoricien, il est l'une des figures de Capital Fund Management, l'un des plus grands fonds quantitatifs européens, fondé à Paris.
  • Bill Ackman (Pershing Square) : à l'inverse, il est issu d'une famille aisée du secteur immobilier, et diplômé de Harvard.
Ces exemples montrent qu'il n'y a pas un profil unique : on trouve des scientifiques, des financiers formés dans les meilleures écoles, des autodidactes passés par le terrain, des personnes issues de milieux modestes comme de familles fortunées.

2. Les grands profils types aujourd'hui
  • Les scientifiques et quants : mathématiciens, physiciens, informaticiens, souvent docteurs. Ils dominent les fonds quantitatifs et systématiques.
  • Les anciens traders de banque : formés sur les desks de trading des banques d'investissement. Beaucoup ont quitté les banques après la crise de 2008, quand la réglementation (notamment la règle Volcker aux États-Unis) a limité le trading pour compte propre des banques.
  • Les analystes "fondamentaux" : passés par la banque d'affaires, le conseil en stratégie ou l'analyse financière, puis par un hedge fund établi avant de lancer le leur. L'exemple le plus connu est celui des "Tiger Cubs", ces anciens collaborateurs du fonds Tiger de Julian Robertson, qu'il a souvent aidés à démarrer.
  • Les gérants de "pods" : aujourd'hui, une grande partie des talents travaille au sein des plateformes multi-gérants (Millennium, Citadel, Balyasny...), où ils gèrent une enveloppe de capital avec des règles de risque très strictes, sans avoir à créer leur propre structure.
  • Les outsiders : profils atypiques qui se sont fait connaître par leurs résultats ou leurs analyses publiques. Plus rares, mais ils existent.
3. Les grandes écoles : un avantage réel, mais pas là où on le croit

Les études montrent qu'un diplôme prestigieux a un effet, mais modeste sur la performance et beaucoup plus marqué sur la collecte de capitaux :
  • Un petit avantage de performance : une étude portant sur plus de 4 000 hedge funds entre 1994 et 2003 a montré que les gérants issus d'universités plus sélectives obtenaient des rendements légèrement supérieurs, prenaient moins de risques et attiraient plus de capitaux. Mais l'écart reste limité : environ 0,7 point de rendement par an dans l'exemple donné par les auteurs.
  • Un avantage surtout commercial : une étude plus récente montre qu'une formation d'élite est associée à des montants plus importants dès le lancement du fonds. Un autre travail suggère que ce prestige permet aussi de négocier des conditions plus favorables avec les investisseurs, notamment des durées de blocage plus longues.
  • La diversité paie aussi : une étude publiée dans la Review of Financial Studies a montré que les équipes de gestion aux parcours variés obtenaient de meilleurs résultats que les équipes homogènes.
Autrement dit, un diplôme prestigieux ouvre des portes et rassure les investisseurs, mais ce n'est ni une condition nécessaire, ni une garantie de performance.

4. Faut-il venir d'une famille riche ?

Il n'existe pas de statistiques fiables sur l'origine sociale des gérants de hedge funds. Les exemples ci-dessus montrent qu'on trouve tous les profils. En revanche, disposer de moyens personnels ou d'un réseau aisé aide indéniablement à plusieurs niveaux :
  • Financer le démarrage : lancer un fonds coûte cher, et il faut souvent vivre plusieurs années sans revenus réguliers avant que le fonds atteigne une taille rentable.
  • Investir son propre argent : les investisseurs apprécient que le gérant ait une partie significative de son patrimoine dans le fonds. C'est plus facile quand on a déjà un patrimoine.
  • Trouver les premiers investisseurs : un réseau familial ou social fortuné facilite la levée des premiers capitaux, comme pour Ken Griffin à ses débuts.
L'origine sociale n'est donc pas une condition, mais c'est un accélérateur. Pour ceux qui n'en disposent pas, le passage par une grande banque ou un grand fonds joue souvent ce rôle de tremplin.

5. Pourquoi la compétence seule ne suffit pas

C'est le cœur du sujet. Un excellent trader peut très bien ne jamais réussir à lancer un fonds. Voici ce qu'il faut réunir en plus de la compétence :
  • Un historique de performance vérifiable : les investisseurs veulent voir plusieurs années de résultats réels, idéalement obtenus au sein d'une institution reconnue. Des performances sur un compte personnel sont bien moins convaincantes.
  • La confiance des investisseurs : confier des dizaines ou des centaines de millions à quelqu'un suppose une relation de confiance, construite sur la réputation, le réseau et la transparence.
  • Un capital d'amorçage : les "seeders", des investisseurs spécialisés dans le financement des nouveaux fonds, recherchent des équipes qui ont déjà travaillé ensemble, qui ont prouvé leur capacité à traverser des marchés difficiles, et qui sont capables de financer leur structure pendant au moins trois ans.
  • Une infrastructure professionnelle : courtier principal (prime broker), administrateur de fonds, dépositaire, auditeur, juristes, conformité, systèmes informatiques et de gestion des risques. Selon certaines estimations, il faut prévoir plusieurs centaines de milliers de dollars de frais de fonctionnement avant que les commissions de performance ne commencent à rentrer.
  • Des autorisations réglementaires : en France, gérer l'argent de tiers nécessite de créer une société de gestion de portefeuille agréée par l'AMF. Aucun diplôme précis n'est exigé par la loi, mais l'AMF vérifie notamment l'honorabilité, la compétence et l'expérience des dirigeants, impose au moins deux dirigeants effectifs, un capital minimum, un responsable de la conformité et un programme d'activité détaillé. Aux États-Unis, l'enregistrement auprès de la SEC est obligatoire au-delà d'un certain montant géré, et les fonds sont réservés à des investisseurs qualifiés et fortunés.
  • Des qualités d'entrepreneur : lever des fonds, recruter, gérer une entreprise, communiquer avec les investisseurs pendant les mauvaises périodes. Ce sont des compétences très différentes de celles d'un bon trader.
  • Une part de chance et de timing : lancer un fonds juste avant une crise ou juste avant un marché favorable peut changer complètement sa trajectoire. Beaucoup de fonds ferment dans leurs premières années, non par manque de talent, mais faute d'avoir atteint une taille suffisante avant une mauvaise période.
6. Le chemin le plus fréquent aujourd'hui

Pour la majorité des gérants actuels, le parcours ressemble à ceci :
  • 1. Une formation exigeante, souvent en mathématiques, ingénierie, économie ou finance, dans une école ou une université sélective.
  • 2. Plusieurs années dans une banque d'investissement, un grand fonds ou une plateforme multi-gérants, pour se former et surtout construire un historique de performance.
  • 3. Une montée en responsabilités, avec la gestion d'un portefeuille ou d'une enveloppe de capital.
  • 4. Éventuellement, le lancement de son propre fonds, souvent avec le soutien d'un ancien employeur, d'un "seeder" ou d'investisseurs rencontrés en chemin.
Beaucoup de gérants talentueux s'arrêtent d'ailleurs à l'étape 3 : au sein des grandes plateformes, ils peuvent être très bien rémunérés sans supporter les risques et les contraintes de la création d'une société.

En résumé

Les gérants de hedge funds ont des profils plus variés qu'on ne le pense : scientifiques, anciens traders de banque, analystes, autodidactes. Les grandes écoles et un milieu aisé facilitent clairement l'accès au métier, surtout pour lever des capitaux, mais ils ne sont ni indispensables ni suffisants. Ce qui fait la différence, c'est la combinaison d'un talent réel, d'un historique de performance vérifiable, d'un réseau de confiance, d'un capital de démarrage, de qualités d'entrepreneur... et d'un peu de chance.

Et vous ?

Connaissez-vous des parcours de gérants qui vous ont marqué, en France ou ailleurs ? Et pour ceux qui ont un historique de trading solide : avez-vous déjà envisagé de gérer l'argent de tiers, ou les contraintes vous paraissent-elles trop lourdes ?

Répondre