Je vous propose de remettre ça à plat, avec une distinction qui règle 90 % des confusions.
La distinction fondamentale : stock et flux
Ce sont deux choses qui ne se mesurent pas dans la même unité.
- Un stock, c'est ce qui existe à un instant donné. Ça se compte en dollars. Exemple : la capitalisation boursière mondiale.
- Un flux, c'est ce qui circule pendant une période. Ça se compte en dollars par jour ou par an. Exemple : le volume quotidien échangé sur le change.
1. Les stocks : ce qui existe
- Actions cotées dans le monde : environ 158 000 milliards de dollars fin 2025. Les États-Unis en représentent à eux seuls près de 44 %.
- Dette obligataire en circulation : environ 160 700 milliards de dollars. Oui, le marché obligataire est plus gros que le marché actions. Il fait beaucoup moins de bruit médiatique.
- Dérivés de gré à gré, en montant notionnel : 846 000 milliards de dollars (BIS, juin 2025). On y revient plus bas, parce que ce chiffre est le plus mal utilisé de toute la finance.
- Dérivés de gré à gré, en valeur de marché brute : 21 800 milliards de dollars. Soit environ 2,6 % du notionnel. Retenez bien l'écart.
2. Les flux : ce qui s'échange chaque jour
- Change (Forex) : 9 600 milliards de dollars par jour. C'est le chiffre de l'enquête triennale du BIS pour avril 2025, en hausse de 28 % par rapport à 2022. Aucun autre marché n'approche cette échelle.
- Dans le détail : les swaps de change représentent environ 4 000 milliards par jour, le spot environ 2 580, les forwards 1 850, et les options de change 634 milliards.
- Dérivés de taux d'intérêt de gré à gré : environ 7 900 milliards de dollars par jour, en hausse de 59 % sur trois ans.
- Actions : quelques centaines de milliards de dollars par jour à l'échelle mondiale. C'est un ordre de grandeur, le chiffre global consolidé étant plus difficile à obtenir que celui du change.
3. Rendre ça concret
Les grands nombres ne parlent à personne. Un détour par le temps aide beaucoup :
- Un million de secondes, c'est 11 jours et demi.
- Un milliard de secondes, c'est un peu plus de 31 ans.
- Mille milliards de secondes, c'est environ 31 700 ans.
Deux autres repères :
- Les 9 600 milliards de dollars échangés chaque jour sur le change représentent environ trois fois le PIB annuel de la France, toutes les 24 heures.
- Les 846 000 milliards de notionnel des dérivés représentent environ sept fois le PIB mondial annuel. C'est ce chiffre-là qui alimente tous les titres catastrophistes.
C'est le piège numéro un, et il revient tous les six mois dans la presse.
Un notionnel, c'est la valeur faciale de référence d'un contrat, pas la somme qui est en jeu. Prenez votre assurance habitation : si votre logement vaut 300 000 €, le « notionnel » du contrat est de 300 000 €. Mais ce qui circule réellement, c'est une prime de quelques centaines d'euros par an. Personne n'écrit que le marché de l'assurance habitation « pèse » des milliers de milliards d'euros de risque imminent.
Les dérivés fonctionnent pareil. D'où l'écart entre les 846 000 milliards de notionnel et les 21 800 milliards de valeur de marché brute — le vrai coût de remplacement des contrats aux prix du moment. Et une fois appliqué le netting entre contreparties, l'exposition résiduelle est encore massivement inférieure : selon l'ISDA, la compensation contractuelle réduit l'exposition totale de plus de 85 %.
Un notionnel de 846 000 milliards ne signifie donc pas que 846 000 milliards sont à risque. Ça signifie que beaucoup de risque a été découpé, transféré et couvert, souvent plusieurs fois sur le même sous-jacent.
5. Pourquoi la capitalisation boursière n'est pas de l'argent
Deuxième piège, tout aussi répandu.
Les 158 000 milliards de dollars de capitalisation mondiale ne sont pas une somme d'argent posée quelque part. C'est un calcul : dernier cours coté × nombre de titres. Si Nvidia gagne 2 % en séance sur un volume représentant 0,5 % de son capital, la totalité de sa capitalisation est revalorisée sur la base de ce petit flux.
Autrement dit, le prix se fixe à la marge. Une fraction infime des titres change de mains chaque jour et détermine la valeur affichée de l'ensemble.
Deux conséquences directes, qui devraient tuer deux expressions qu'on entend sans arrêt :
- « 3 000 milliards sont partis en fumée aujourd'hui. » Non. Personne n'a perdu 3 000 milliards en cash. La valorisation comptable de l'ensemble a été recalculée sur la base des dernières transactions. L'argent n'est pas parti quelque part : il n'a jamais été là.
- « Les investisseurs sortent du marché. » Impossible au niveau agrégé. Pour chaque vendeur il y a un acheteur : le nombre d'actions ne bouge pas, et le cash change simplement de mains. Ce qui varie, c'est le prix auquel les deux se sont mis d'accord. Il n'y a pas d'« argent qui sort », il y a un prix qui baisse.
- Un chiffre en dollars et un chiffre en dollars par jour ne se comparent jamais directement. Si un article ne précise pas l'unité, méfiance.
- Un notionnel n'est pas une exposition. Demandez toujours la valeur de marché, et si possible l'exposition nette.
- Une capitalisation n'est pas un stock d'argent mobilisable.
- Le change est un marché de flux quasi pur, sans stock comparable : c'est pour ça qu'il domine tous les classements de volume sans être le plus « gros » marché en valeur.
- Et pour finir sur une note personnelle : votre ordre de 5 000 € sur le CAC représente environ un cent-millionième du volume d'une séance. C'est une bonne nouvelle. Vous n'avez aucun impact sur le marché, donc aucun slippage structurel à subir. Mais ça veut aussi dire que le marché ne bouge jamais contre vous : il vous ignore, tout simplement.
Le chiffre de 9 600 milliards par jour porte sur avril 2025, un mois de volatilité exceptionnelle lié aux annonces douanières américaines. C'est donc probablement un plus-haut plutôt qu'un niveau de croisière. Et comme le BIS ne mesure le change que tous les trois ans, la prochaine photo n'arrivera qu'en 2028.
Deuxième précaution : selon les sources et les périmètres retenus, les chiffres de capitalisation et d'encours obligataire varient facilement de 10 à 20 %. Ce qui compte ici, ce n'est pas la décimale, c'est l'ordre de grandeur et le rapport entre les grandeurs.
Pour discuter
Est-ce que d'autres repères vous aident à visualiser ces échelles ? Et surtout : quel chiffre financier avez-vous vu utilisé de la manière la plus trompeuse dans la presse ?

