Bonjour à tous,
Je me permets d'ajouter quelques angles complémentaires à ce qui a déjà été dit, car le sujet est vaste et certains points sont rarement abordés.
1. Qui est vraiment votre contrepartie ?
On parle de « risque de contrepartie » comme si c'était toujours la même chose. En réalité, il varie énormément selon le produit traité :
- Futures et options cotés : votre contrepartie finale est la chambre de compensation (Eurex, CME…), qui s'interpose entre acheteurs et vendeurs et exige des dépôts de garantie. Le risque porte alors surtout sur l'intermédiaire qui détient vos fonds, pas sur le contrat lui-même.
- Actions et ETF au comptant : les titres sont normalement conservés à votre nom, distincts du bilan du courtier. En cas de faillite, ils doivent vous être restitués ou transférés.
- CFD et Forex de gré à gré : votre contrepartie est le broker lui-même. Il n'y a pas de marché organisé entre vous et lui. C'est le cas où la qualité de l'intermédiaire compte le plus.
- Prop firms : votre contrepartie est une société commerciale qui s'engage contractuellement à vous verser une somme. Juridiquement, vous êtes plus proche d'un client d'un service que d'un investisseur protégé.
À même stratégie, le niveau de risque de contrepartie peut donc aller de très faible à très élevé selon le véhicule choisi.
2. Le piège du passeport européen
Un point souvent mal compris : beaucoup de brokers proposés aux Français sont régulés dans un autre pays de l'Union européenne (Chypre notamment) et exercent en France grâce au
passeport européen. C'est parfaitement légal et ils apparaissent bien sur REGAFI.
Mais cela a des conséquences concrètes :
- la supervision principale est assurée par le régulateur du pays d'origine, pas par l'AMF ;
- le mécanisme de garantie applicable est celui du pays d'origine. Le fonds chypriote (ICF), par exemple, couvre jusqu'à 20 000 € par client, contre 70 000 € pour les titres avec le FGDR français ;
- les recours (médiation, action en justice) peuvent s'avérer plus compliqués à mettre en œuvre.
« Régulé en Europe » ne veut donc pas dire « protégé comme chez un établissement français ». Il faut regarder
où et
par qui.
3. Le stress test grandeur nature : 15 janvier 2015
Pour ceux qui ne l'ont pas vécu : ce jour-là, la Banque nationale suisse a supprimé sans prévenir le plancher de l'EUR/CHF. Le franc suisse s'est apprécié massivement en quelques minutes, sans liquidité, avec des stops exécutés très loin de leur niveau.
Résultat : de nombreux clients se sont retrouvés avec des soldes négatifs, et plusieurs brokers ont vacillé. Alpari UK a été placé en insolvabilité, et FXCM, pourtant l'un des plus gros acteurs du Forex de détail, a dû être secouru par un financement d'urgence d'environ 300 millions de dollars.
Deux enseignements :
- un broker peut être honnête et régulé, et tout de même faire défaut lors d'un choc extrême, s'il est mal capitalisé ou mal couvert ;
- c'est précisément lors de ces événements que le risque de contrepartie se matérialise, c'est-à-dire au moment où vous avez le plus besoin de votre argent.
Cet épisode a largement contribué au durcissement des règles européennes sur les CFD (levier limité, protection contre le solde négatif).
4. Le conflit d'intérêts du modèle « B-book »
Beaucoup de brokers CFD gardent tout ou partie des positions de leurs clients en interne au lieu de les couvrir sur le marché. Dans ce cas,
vos pertes sont leurs gains, et inversement.
Ce n'est pas illégal, et la plupart gèrent cela de façon industrielle et statistique (les avertissements obligatoires rappellent d'ailleurs que la majorité des comptes CFD particuliers sont perdants). Mais cela crée un conflit d'intérêts structurel, qui peut se traduire chez les acteurs les moins scrupuleux par :
- des slippages systématiquement défavorables, jamais favorables ;
- des requotes ou des rejets d'ordres sur les comptes gagnants ;
- des conditions qui se dégradent dès qu'un client devient régulièrement profitable.
Un bon test : comparer l'asymétrie de vos slippages. Sur une exécution saine, on doit observer des glissements dans les deux sens.
5. Les signaux d'alerte côté arnaque pure
Ici on ne parle plus de broker fragile mais de fraude. Les signaux qui ne trompent pas :
- un « conseiller » ou « account manager » qui vous appelle pour vous pousser à déposer davantage ;
- des promesses de rendement, de bonus de dépôt ou de « signaux garantis » ;
- des frais ou une « taxe » à payer pour pouvoir retirer vos gains ;
- une demande d'installer un logiciel de prise de contrôle à distance ;
- un paiement demandé en crypto ou vers un compte au nom d'une société tierce.
Au moindre de ces signaux : on arrête tout, on ne dépose plus un centime, et on consulte les listes noires de l'AMF.
6. Un rappel fiscal souvent oublié
Petit point pratique pour les résidents fiscaux français : un compte ouvert chez un broker
établi à l'étranger doit être déclaré chaque année avec le formulaire 3916, même s'il est inactif ou presque vide. L'oubli peut coûter cher en amendes, sans rapport avec le montant détenu. C'est aussi un élément à intégrer dans le choix de sa contrepartie : un intermédiaire étranger implique des obligations déclaratives supplémentaires, et souvent l'absence d'imprimé fiscal unique prérempli.
En conclusion
Le risque de contrepartie ne se résume pas à « mon broker est-il régulé ? ». Il faut se poser une série de questions plus fines : quel produit je traite, qui est juridiquement en face de moi, quel pays supervise, quelle garantie s'applique, comment l'intermédiaire s'est comporté lors des derniers chocs de marché, et quel est son intérêt économique par rapport au mien.
Prendre une heure pour répondre à ces questions avant d'ouvrir un compte, c'est probablement l'heure la plus rentable de toute une carrière de trader.