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Les personnalités de traders : ce que valent les typologies, et comment se situer honnêtement

Publié : 16 févr. 2023, 02:19
par pattern
Le sujet revient régulièrement, souvent sous forme de tests en ligne qui vous rangent en quatre cases avec un joli nom. C'est un domaine où le meilleur côtoie le pire : il existe de vraies recherches sur les traits de personnalité et les décisions financières, et il existe une industrie entière de questionnaires qui relèvent de l'horoscope.

Essayons de faire le tri, puis de proposer quelque chose de plus utile qu'une étiquette.

1. Le préalable : l'effet Barnum

En 1948, le psychologue Bertram Forer a distribué à ses étudiants ce qu'il présentait comme une analyse de personnalité individualisée. Chacun a noté la justesse de son profil à environ 4,3 sur 5. Tous avaient reçu exactement le même texte, composé de phrases vagues et flatteuses.

C'est le socle de tous les questionnaires de "profil d'investisseur" que vous croiserez. Une description du type "vous êtes capable de discipline mais vous cédez parfois à l'impulsion" est reconnue comme juste par à peu près tout le monde. Le sentiment de justesse n'est donc pas une preuve de validité — il est même le signal d'alerte principal.

Cela ne veut pas dire que les typologies sont inutiles. Cela veut dire qu'il faut savoir ce qu'on en attend : un vocabulaire pour discuter de ses propres travers, pas un diagnostic.

2. Les typologies classiques, et d'où elles viennent

Trois familles circulent dans le monde financier. Aucune n'a de validation scientifique forte, mais elles ont le mérite d'être structurées.

a) Le modèle Bailard-Biehl-Kaiser, issu de la gestion privée, croise deux axes — le niveau de confiance et le rapport à l'action — et produit cinq figures : l'aventurier (concentré, décidé, difficile à conseiller), la célébrité (veut être là où ça se passe, suit les modes), l'individualiste (fait ses propres recherches, écoute peu), le gardien (préoccupé par la préservation) et la flèche droite au centre, équilibré.

b) Les types comportementaux de Michael Pompian, plus récents et enseignés dans le cadre de la finance comportementale, distinguent quatre profils selon qu'ils sont orientés préservation ou accumulation, et qu'ils raisonnent plutôt par émotion ou par cognition : le préservateur passif, le suiveur amical, l'individualiste indépendant et l'accumulateur actif. L'intérêt de ce modèle est qu'il associe à chaque type les biais cognitifs auxquels il est le plus exposé — ce qui le rend, lui, actionnable.

c) Les typologies de traders à la Van Tharp, qui distinguent une quinzaine de profils. C'est de loin la plus diffusée dans le monde du trading actif, et c'est aussi la plus proche du questionnaire commercial : le test est vendu, les catégories sont flatteuses, et la validation empirique est inexistante.

Mon avis, formulé sans détour : ces modèles sont d'excellents outils de conversation entre un conseiller et son client, et de mauvais outils de prédiction. Ils décrivent des tendances, ils ne mesurent rien.

3. Ce qui est réellement documenté

La recherche académique ne travaille pas sur des types, elle travaille sur des traits et des comportements observés. C'est beaucoup moins sexy et beaucoup plus solide.
  • La surconfiance et la fréquence de transaction. Les travaux de Brad Barber et Terrance Odean sur des dizaines de milliers de comptes de particuliers américains ont établi un résultat robuste : les investisseurs les plus actifs obtiennent des rendements nets nettement inférieurs à ceux des moins actifs, l'écart s'expliquant essentiellement par les frais de transaction. Leur article s'intitule d'ailleurs, sans ambiguïté, "Trading is hazardous to your wealth".
  • Le même phénomène décliné selon le genre. Dans une étude complémentaire, ces auteurs ont montré que les hommes échangeaient sensiblement plus que les femmes — de l'ordre de 45 % de plus — et obtenaient un rendement net inférieur, la surconfiance étant l'explication avancée. Le point intéressant n'est pas le genre en lui-même : c'est qu'un trait mesurable prédit un comportement, qui prédit une performance.
  • L'effet de disposition. Décrit par Shefrin et Statman puis mesuré par Odean : la tendance systématique à vendre trop tôt les positions gagnantes et à conserver trop longtemps les perdantes. C'est probablement le biais le plus universel et le plus coûteux, et il touche à peu près tout le monde, quel que soit le "type".
  • La recherche de sensations. Plusieurs travaux relient ce trait à une fréquence de transaction élevée et à des comportements spéculatifs. C'est le trait le plus prédictif du passage du côté "je joue" de la frontière.
  • Le lieu de contrôle. Attribuer ses résultats à ses actes plutôt qu'à la chance ou au marché est corrélé à la persévérance dans l'apprentissage — mais aussi, poussé à l'excès, à la surconfiance.
Retenez la hiérarchie : ce qui est établi, ce sont des liens entre traits mesurables et comportements. Ce qui ne l'est pas, ce sont les cases avec des noms accrocheurs.

4. Les profils qu'on croise réellement sur un forum

Passons à quelque chose de plus concret. Voici des profils comportementaux que nous avons tous vus ici — moi le premier dans plusieurs d'entre eux. Ils ne se veulent pas une classification scientifique, plutôt un miroir.
  • Le collectionneur de systèmes. Il n'abandonne jamais parce qu'il a échoué, il abandonne parce qu'il a trouvé mieux. Résultat : il n'atteint jamais un échantillon suffisant pour savoir si quoi que ce soit fonctionnait. Son problème n'est pas le manque de méthode, c'est l'excès.
  • L'analyste paralysé. Il a le meilleur plan du forum et ne l'exécute pas. Il attend une configuration parfaite qui n'existe pas, puis regarde le mouvement se dérouler sans lui, ce qui confirme son analyse et aggrave le problème.
  • Le joueur qui s'ignore. Il aime la sensation plus que le résultat. On le repère facilement : il trade davantage les jours où il s'ennuie, et son journal — s'il en a un — montre que ses meilleures semaines sont ses moins actives.
  • Le vengeur. Après une perte, il double. Le marché lui doit quelque chose. C'est le profil le plus dangereux parce que le mécanisme est invisible de l'intérieur : sur le moment, ça ressemble à de la détermination.
  • Le collectionneur de "presque". Chaque perte est racontée comme une quasi-réussite : le stop touché à deux pips, le backtest presque parfait, le challenge raté à 0,4 %. Nous en avions parlé dans un autre fil : ce n'est pas un défaut de caractère, c'est un mécanisme de récompense qui fonctionne exactement comme prévu, et à nos dépens.
  • Le confortable. Il a une méthode qui fonctionne un peu, il ne l'améliore pas, il ne la mesure pas, et il est très bien comme ça. Contrairement aux autres, il ne se ruine pas — il stagne, et c'est un choix tout à fait respectable dès lors qu'il est conscient.
  • L'artisan. Il travaille un seul instrument depuis des années, tient un journal, refuse les nouveautés, et parle peu. C'est celui dont on entend le moins parler sur les forums, et statistiquement celui qui s'en sort le mieux.
Personne n'appartient à un seul de ces profils. En revanche, la plupart d'entre nous ont un profil dominant en période de stress, et c'est celui-là qui compte.

5. Une grille plus utile : se définir par ses contraintes, pas par son caractère

Voici ce que je propose à la place des typologies. Cinq questions, dont les réponses déterminent bien plus votre stratégie viable que n'importe quel test de personnalité.
  • Combien de temps avez-vous réellement, et à quelles heures ? Quelqu'un qui travaille de 9h à 18h ne peut pas scalper l'ouverture américaine. C'est la contrainte numéro un et elle élimine à elle seule 80 % des approches.
  • Quel recul de capital pouvez-vous supporter sans changer de comportement ? Pas en théorie : quel montant en euros vous ferait mal dormir. Cette réponse fixe votre taille de position et disqualifie certaines stratégies quelles que soient leurs performances affichées.
  • Avez-vous besoin d'action ? Question honnête. Une méthode qui prend deux trades par mois est intenable pour quelqu'un qui ressent le besoin d'agir. Mieux vaut le savoir et choisir une approche plus fréquente mais dimensionnée petitement, que subir une méthode que l'on trahira au premier moment d'ennui.
  • Comment réagissez-vous à l'erreur ? Certains ont besoin d'un taux de réussite élevé pour rester engagés ; d'autres supportent très bien d'avoir tort sept fois sur dix. Ce n'est pas une question de force morale, c'est un fait à intégrer. Le suivi de tendance est mathématiquement excellent et psychologiquement atroce — et ces deux affirmations sont compatibles.
  • Que se passe-t-il si vous arrêtez trois mois ? Si la réponse est "rien", vous avez la bonne relation à cette activité. Si la réponse est "je ne pourrais pas", c'est une information importante et elle n'a rien à voir avec le trading.
Ces cinq réponses définissent un espace de stratégies viables. À l'intérieur, choisissez ce que vous voulez. À l'extérieur, aucune performance affichée ne compensera l'incompatibilité.

6. Se diagnostiquer par les données plutôt que par un questionnaire

C'est le point le plus important du message, et le seul qui produise une information fiable. Vos relevés contiennent déjà votre profil comportemental — bien mieux qu'un test en ligne. Cinq mesures à extraire :
  • Durée moyenne des gagnants contre durée moyenne des perdants. Si les perdants durent plus longtemps, vous avez l'effet de disposition, et c'est chiffré.
  • Répartition des trades par jour de la semaine et par heure. Une concentration inexpliquée signale des trades pris par ennui ou par frustration, pas par signal.
  • Taille de position après une perte. Si elle augmente, vous avez un comportement de revanche, quelle que soit la justification que vous vous donnez.
  • Nombre de trades les jours de faible performance. La corrélation entre suractivité et mauvais résultats est le résultat le mieux établi de toute la littérature sur l'investisseur particulier.
  • Taux de respect du plan. Si vous ne pouvez pas le calculer, c'est que vous n'avez pas de plan écrit — et c'est déjà un diagnostic.
Trente minutes de tableur vous en apprendront davantage que dix ans de questionnaires.

7. Le danger de l'étiquette

Deux pièges, pour finir.
  • L'étiquette comme excuse. "Je suis un profil impulsif" cesse d'être une description et devient une permission. Or les comportements évoluent : ce que la recherche mesure, ce sont des tendances moyennes dans des populations, pas des destins individuels.
  • L'étiquette comme identité. Se définir comme "trader agressif" ou "investisseur prudent" conduit à défendre l'étiquette plutôt qu'à s'adapter aux faits. Le plus grand nombre de comptes détruits vient probablement de gens qui ont voulu rester fidèles à l'image qu'ils avaient d'eux-mêmes.
La formulation qui me semble juste : on n'adapte pas sa personnalité à la stratégie, et on n'adapte pas la stratégie à un type théorique. On adapte la stratégie à ce que les données montrent de son propre comportement réel. La personnalité n'est pas ce qu'on croit être, c'est ce qu'on fait de manière répétée quand la pression monte — et cela se mesure.

Pour la discussion

Deux questions, et j'espère des réponses honnêtes plutôt que flatteuses.

Premièrement : parmi les profils décrits plus haut, lequel est le vôtre en période de stress — pas en période calme ? La différence entre les deux est souvent l'essentiel du sujet.

Deuxièmement, pour ceux qui ont fait l'exercice sur leurs propres relevés : qu'avez-vous découvert qui vous a surpris ? Chez moi, c'est la corrélation entre le nombre de trades d'une journée et sa performance — dans le mauvais sens, évidemment, et je le savais en théorie bien avant de le voir en chiffres. C'est très différent de le lire dans un livre et de le voir sur sa propre courbe.