On voit passer des chiffres spectaculaires sur le nombre de "traders financés" dans le monde, et rarement la moindre méthodologie derrière. Ce sujet retrace l'évolution du phénomène depuis ses débuts, avec les chiffres disponibles, leurs sources, leurs contradictions — et surtout ce qu'ils veulent dire une fois qu'on gratte la couche marketing.
Avertissement méthodologique, à lire avant les chiffres
Il faut poser ça d'emblée, sinon tout le reste est trompeur.
- Aucun régulateur ne recense les prop firms retail. Il n'existe donc aucune statistique officielle sur le nombre de clients de ce secteur.
- Les chiffres circulant proviennent de trois sources : les firmes elles-mêmes (autodéclaré, non audité), les sites comparateurs (financés à l'affiliation, donc structurellement intéressés à ce que le marché paraisse gros et sain), et des cabinets d'analyse dont la méthodologie est parfois explicitement estimative — l'un d'eux reconnaît estimer les bases de traders à partir des effectifs LinkedIn et de la corrélation avec les dépenses publicitaires.
- Les seules données solides sont les comptes publiés de la maison mère de FTMO, société tchèque soumise à publication.
Bref : lisez les ordres de grandeur, jamais les décimales. Et méfiez-vous du mot "trader", qui désigne selon les phrases un compte, une personne, un acheteur de challenge ou quelqu'un ayant réellement touché de l'argent. Ce flou n'est pas accidentel.
Autre distinction essentielle, souvent brouillée volontairement : le
prop trading institutionnel (Jane Street, Optiver, DRW, Citadel Securities — sociétés qui engagent leur propre capital et salarient des traders) n'a strictement rien à voir avec le
"prop trading" retail dont on parle ici, qui vend des évaluations payantes sur comptes simulés. Quand un article annonce un marché de 20 à 28 milliards de dollars, il parle du premier. Le second pèse environ 850 millions de dollars.
Phase 1 — 2012 à 2019 : l'artisanat
Le modèle existe bien avant l'explosion. Topstep est fondée en 2012 sur les futures, Earn2Trade suit, FTMO naît en 2015, The5%ers en 2016. À ce stade, c'est un marché de niche, à faible visibilité, structuré autour d'une promesse assez sobre : payer une évaluation pour accéder à du capital.
Le repère chiffré le plus parlant : en janvier 2020, le volume de recherche mensuel mondial sur "prop firm" est d'environ
880 requêtes. Autant dire rien.
Phase 2 — 2020 à 2023 : l'explosion
Confinements, boom du trading retail, réseaux sociaux, et un modèle économique parfaitement adapté à la publicité en ligne : le décollage est brutal.
- L'intérêt de recherche pour le prop trading progresse de 1 264 % entre décembre 2015 et avril 2024, contre 240 % pour l'investissement traditionnel sur la même période.
- Le volume de recherche mensuel mondial passe de 880 en janvier 2020 à environ 49 500 fin 2025, soit une multiplication par plus de cinquante en cinq ans.
- FTMO déclare avoir intégré 250 000 traders en 2023 et distribué 150 millions de dollars de gains.
- The Funded Trader revendique 180 000 comptes financés en 2023.
- MyForexFunds, avant son arrêt, aurait eu 50 000 challenges actifs ; la CFTC évoquera de son côté 310 millions de dollars de frais collectés auprès de plus de 135 000 traders.
L'ordre de grandeur est donc clair : on passe, en trois ans, de quelques dizaines de milliers de clients dans le monde à plusieurs centaines de milliers par firme pour les plus grosses. Le nombre d'opérateurs suit : n'importe qui disposant d'un site, d'un processeur de paiement et d'une licence grise MetaTrader pouvait ouvrir boutique.
Phase 3 — 2024 : le choc, et la première vraie purge
C'est l'année charnière, et le déclencheur n'est pas un régulateur : c'est un éditeur de logiciel.
- 2 février 2024 : MetaQuotes résilie sans préavis les licences MT4/MT5 de True Forex Funds. Dans les semaines qui suivent, l'éditeur révoque systématiquement les accès de dizaines de prop firms, invoquant l'abus de licences grises, l'exposition réglementaire américaine et des serveurs démo ne générant aucun revenu de licence.
- 28 mars 2024 : The Funded Trader suspend toutes ses opérations, après suspension par un comparateur pour refus de paiements massifs. Le dirigeant reconnaîtra plus de 2 millions de dollars de paiements refusés sur les seuls mois de janvier et février.
- 13 mai 2024 : True Forex Funds ferme définitivement pour insolvabilité, laissant environ 300 traders avec quelque 1,2 million de dollars impayés.
- 24 mai 2024 : SurgeTrader s'arrête à son tour.
- Bilan : entre 80 et 100 prop firms cessent leur activité entre février 2024 et fin 2025. La part de marché de MetaTrader chez les prop firms chute de 48 % à 24 % en neuf mois, au profit de cTrader, Match-Trader, DXtrade et TradeLocker.
La leçon est structurelle : la plupart des firmes ne se sont pas effondrées pour fraude, mais parce qu'elles reposaient sur une infrastructure louée et sur un modèle où les frais de challenge finançaient les paiements. Quand les inscriptions ralentissent et que les demandes de retrait affluent en même temps, il n'y a plus de coussin. Un observateur résume : la crise a été un test de résistance, et l'industrie l'a raté.
Le cas MyForexFunds, à nuancer
Puisqu'il est cité partout comme la preuve que "tout est une arnaque", il faut être précis. La CFTC, avec la Commission des valeurs mobilières de l'Ontario, gèle les actifs de la société en septembre 2023 pour fraude. Mais l'affaire a été
rejetée avec préjudice en 2025, un magistrat spécial ayant recommandé le classement pour inconduite du parquet, la CFTC s'étant vu reprocher d'avoir dissimulé des éléments à décharge. La firme a annoncé travailler à une reprise et traitait encore, début 2026, des paiements datant de 2023.
Autrement dit : les questions de fond sur les comptes simulés et le conflit d'intérêts restaient légitimes, mais qualifier ce dossier de fraude établie par un régulateur n'est plus exact. C'est le genre de nuance qui disparaît systématiquement des articles à clics.
Phase 4 — 2025-2026 : consolidation et bascule vers les futures
Contre-intuitivement, la purge n'a pas tué le secteur : elle l'a concentré.
- FTMO publie 329 millions de dollars de chiffre d'affaires en 2024, en hausse de 53 %, pour environ 62,5 millions de résultat net et 211 millions de trésorerie en fin d'exercice. Le groupe déclare plus de 2,3 millions de comptes de trading ouverts en 2024, en hausse de 33 %.
- En janvier 2025, FTMO rachète le courtier OANDA, adossé à une ligne de crédit de 250 millions de dollars auprès de banques tchèques. Une prop firm retail qui acquiert un courtier régulé : c'est un basculement de nature, pas une simple opération de croissance.
- Côté futures, Apex Trader Funding revendique plus de 598 millions de dollars de paiements cumulés depuis 2022, soit environ 15,4 millions par mois fin 2025.
- Les estimations sectorielles pour 2026 convergent autour de : un marché retail d'environ 850 millions de dollars de revenus annuels, en croissance de 45 % sur un an, plus de 2 000 firmes actives, et un top 5 (FTMO, FundedNext, The5%ers, Apex, Topstep) contrôlant environ 62 % du marché.
- Le mouvement de fond de 2025-2026 est le déplacement du forex vers les futures américains, sous marque CME, avec supervision CFTC/NFA. C'est une recherche de légitimité réglementaire autant qu'un choix technique. Les futures sont désormais la classe d'actifs la plus recherchée par les traders de prop firms.
Alors, combien de traders réellement ?
Voici les chiffres 2026 les plus cités, avec leurs limites.
- Environ 2,1 millions de "traders financés" actifs et 12 millions de challenges achetés, selon une analyse sectorielle. Notez au passage que ces deux chiffres ne sont pas cohérents avec un taux de réussite de 5 à 14 % : ils ne mesurent probablement ni la même population ni la même période. C'est révélateur de l'état des données disponibles.
- Entre 5 % et 14 % des challenges achetés débouchent sur un compte financé.
- Environ 7 % de l'ensemble des acheteurs touchent un jour un paiement.
- L'étude la plus sérieuse disponible porte sur plus de 300 000 comptes appartenant à 100 000 traders répartis sur 10 firmes : 14 % passent le challenge, 45 % des traders financés atteignent un paiement, et le paiement moyen représente environ 4 % de la taille nominale du compte.
- Cause principale d'échec : ni la stratégie ni le marché, mais la violation de la perte journalière maximale, à l'origine d'environ 71 % des échecs en première phase.
L'entonnoir, ramené à 1 000 acheteurs de challenge
C'est le calcul qu'aucune publicité ne fait.
- 1 000 personnes paient un challenge, disons entre 100 et 500 € pièce.
- 50 à 140 réussissent l'évaluation.
- Environ 70 touchent au moins un paiement — soit un peu moins de la moitié de ceux qui ont pourtant réussi.
- 930 n'ont rien reçu, et ont financé l'ensemble.
- Le paiement type représentant 4 % du nominal, un compte de 50 000 $ verse environ 2 000 $. Ce qui est très bien pour la personne concernée, et n'a rien à voir avec la promesse de "vivre du trading" affichée dans les publicités.
C'est le point central de tout le sujet :
la croissance du nombre de clients de prop firms n'est pas la croissance du nombre de traders rentables. C'est la croissance d'un marché de frais d'inscription, dont l'économie repose mathématiquement sur l'échec de la grande majorité des payeurs. Cela n'en fait pas nécessairement une escroquerie — un examen payant que peu réussissent est un modèle qui existe ailleurs — mais cela impose de lire le mot "financé" pour ce qu'il est : dans la quasi-totalité des cas, du capital simulé, pas de l'argent réel confié.
La géographie du phénomène, et ce qu'elle raconte
C'est la donnée la plus intéressante et la moins commentée. La croissance des recherches est portée par l'Indonésie (environ ×5 en un an) et l'Inde, deuxième volume mondial
malgré l'un des revenus moyens les plus faibles parmi les grands marchés.
Deux lectures s'opposent, et les deux sont défendables.
- La lecture favorable : dans les régions où l'accumulation de capital personnel est structurellement difficile, ce modèle offre un accès que l'industrie financière classique n'a jamais proposé. 500 $ contre l'accès à un compte de 50 000 $, c'est une asymétrie que rien d'autre n'offre.
- La lecture critique : un produit dont l'économie repose sur l'échec de 93 % des acheteurs connaît sa croissance la plus forte auprès des populations les moins en mesure d'absorber la perte, et les moins protégées par un régulateur. Le prix du challenge, dérisoire pour un Européen, représente parfois plusieurs jours de revenu.
Où en est-on, en résumé
- 2020 : phénomène confidentiel, quelques dizaines de milliers de clients dans le monde.
- 2023 : sommet de l'expansion désordonnée, plusieurs centaines de milliers de clients par firme leader, des milliers d'opérateurs.
- 2024 : purge brutale, 80 à 100 fermetures, effondrement de la confiance.
- 2026 : marché plus gros qu'avant la crise, mais concentré — top 5 à 62 %, plus de 2 000 firmes dont l'immense majorité est marginale, bascule vers les futures et adossement à des structures régulées.
Le phénomène n'a donc pas reflué ; il s'est institutionnalisé. Ce qui est probablement une bonne nouvelle pour la sécurité des paiements, et ne change rien du tout à l'entonnoir : la probabilité pour un acheteur de challenge donné d'en tirer un revenu régulier n'a pas augmenté d'un pouce entre 2020 et 2026.
Deux questions pour la discussion
Ceux d'entre vous qui ont acheté des challenges : combien au total, pour quel montant cumulé, et quel a été le solde net à ce jour ? C'est le chiffre que personne ne publie, et c'est le seul qui compte.
Et une question plus large : comment expliquez-vous que le secteur ait retrouvé et dépassé son niveau d'avant la crise de 2024 alors que les taux de réussite, eux, n'ont pas bougé ? Ma réponse serait "parce que le produit vendu n'est pas la rentabilité mais l'espoir d'accès au capital", mais je suis curieux d'en lire d'autres.